Julien Delorme : “L’enjeu, c’est vraiment de rester un lecteur et de conserver l’enthousiasme d’un lecteur passionné.”
Il les accompagne, les aide, les chérit et a décidé de leur consacrer sa vie professionnelle. Si vous souhaitez parler de maisons d’édition indépendantes, à n’en pas douter, Julien Delorme, directeur commercial pour la Peuplade, s’avère un interlocuteur aussi solide que passionné…
Directeur commercial, formateur, conseil… Quand on regarde votre CV, vous portez énormément de casquettes…
J’en ai eu plein, j’en ai un peu moins maintenant. Heureusement ! Mais en gros, maintenant je suis directeur commercial pour les éditions La Peuplade, une maison d’édition québécoise qui existe depuis 18 ans et dont les livres sont diffusés-distribués largement en France depuis 6 ans. Avant ça, j’étais freelance pour plusieurs maisons d’éditions indépendantes. Je m’étais un peu construit un boulot sur mesure, qui consistait à aller embêter toutes les maisons d’édition dont j’aimais bien les livres, pour trouver un moyen de travailler avec elles. J’ai fait ça pendant 8-9 ans et j’ai travaillé sur plein de choses : la diffusion, la surdiffusion, la relation libraire. Mais j’ai aussi fait de la révision de traduction, de l’organisation d’événementiel, de la communication, des affiches, le calcul des droits d’auteur… un peu tout et n’importe quoi en fonction de là où on avait besoin de moi. L’enjeu, à ce moment-là, c’était vraiment de travailler avec des éditeurs indépendants, qui font de la littérature, des sciences humaines, de la poésie. Et de promouvoir auprès des autres professionnels et du public, majoritairement des libraires, ces maisons d’édition dans lesquelles je me retrouve en tant que lecteur.
Puis la troisième casquette, c’est celle de formateur et de conseil. Que je n’ai plus trop sur la formation, mais toujours sur le conseil. Et là, il s’agit d’accompagner des maisons d’édition vers la professionnalisation, en leur apportant des connaissances, des compétences qu’elles n’ont pas forcément. Puisqu’être éditeur c’est dix métiers en un. Il y a tellement de choses à faire à l’intérieur d’une maison d’édition qu’on ne peut souvent pas être, dès la création de la maison, performant sur tout. Mon but était aussi d’apporter mon expertise là-dessus, généralement pour rationaliser les méthodes de travail, et puis sur la question de la commercialisation et de la communication.
Être éditeur, c’est dix métiers en un.
Actuellement, j’accompagne une maison d’édition qui fait de l’initiation à la philosophie, qui s’appelle Ancrages. On vient de trouver une solution de diffusion/distribution et je leur donne des pistes de développement. Et puis je travaille aussi avec une maison d’édition grecque, Aiora, qui traduit des textes contemporains grecs en français, en anglais et en italien. On est en train de trouver une solution de distribution et de créer une diffusion sur mesure pour la France et la Belgique.
Travailler dans le milieu du livre a-t-il toujours été votre objectif ?
Ça s’est construit au fur et à mesure. J’ai fait des études d’Histoire et je pensais devenir prof. Et puis un jour, j’ai vraiment eu le déclic parce que, c’est très bateau de dire ça, mais j’ai toujours aimé lire, et plus généralement les livres en tant qu’objets. J’étais en maîtrise, j’avais 21-22 ans, j’étais dans le train pour aller consulter un fond d’archives et je me suis dit : “Mais pourquoi tu ne t’autorises pas à travailler dans le livre ?”. Et à partir de ce moment-là, tous mes efforts ont tendu dans cette direction-là. Donc j’ai fait plein de boulots, d’abord deux “réguliers” en CDI pour des maisons d’édition, une maison universitaire, puis aux éditions Arléa, où j’ai vraiment fait ma formation sur ce qu’était le travail éditorial.
Plus le temps passait, plus j’avais envie de faire ce je voulais, de défendre des livres dans lesquels je croyais, que ça ait du sens en fait. J’ai commencé par monter des soirées, bénévolement, pour une librairie parisienne, autour de l’édition indépendante. Comme souvent dans ce genre de cas, ça a commencé autour d’une bière : on discutait avec la libraire, qui me disait vouloir trouver de nouvelles soirées. Et je lui ai parlé de tous ces éditeurs, que je découvrais depuis quelques temps, qui faisaient un travail formidable et dont il me semblait intéressant de parler. On était en juin, elle m’a dit : “Tu commences en octobre”. Ça s’appelait “Les soirées de la petite édition” ; j’en ai fait 18. À chaque fois, on explorait un catalogue avec le ou les éditeurs/éditrices. Mais aussi avec des auteurs, des illustrateurs, des traducteurs, des maquettistes, des correcteurs, etc. C’étaient des rendez-vous assez longs, entre 1h30 et 2h, pour vraiment entrer dans le détail. Et chaque mois je lisais 10 à 15 bouquins de cette maison d’édition, pour comprendre la dynamique éditoriale, le fond.
J’avais envie de faire ce je voulais, de défendre des livres dans lesquels je croyais, que ça ait du sens en fait.
Et ça a commencé à intéresser de plus en plus d’éditeurs, qui m’ont contacté pour participer. Donc j’ai rencontré des gens, j’ai fait des hors-séries, j’ai été embauché pour faire des rencontres et puis au bout d’un moment, il y a deux éditeurs, les éditions l’Œil d’or et Aux forges de Vulcain, dont j’avais lu une bonne partie du catalogue, qui m’ont dit : “Eh bien écoute, tu parles tellement bien des livres, tu voudrais pas les vendre pour nous ?”. Ils me proposaient 500 euros de moins par mois, pas de 13e mois ni de tickets restaurants et tout ça… Donc ultra-précarité en freelance, mais je leur ai dit banco.
À partir de ces soirées, je n’ai jamais eu à chercher de travail. Il y a toujours eu des éditeurs qui me contactaient parce qu’ils voyaient bien que j’avais des compétences qui leur manquaient. Et ça s’est fait de fil en aiguille, de rencontre en rencontre, des amitiés, des coups de cœur de lectures, des envies de bosser ensemble.
Votre expertise est-elle née au fur et à mesure de votre pratique ? Ou avez-vous fait une formation spécifique ?
C’est vraiment quasiment que de la pratique. J’ai fait un master métier du livre à l’université de Bourgogne, qui m’a fourni une base. J’avais déjà 3 ou 4 ans d’expérience à ce moment-là. Et après, c’est vraiment la multiplicité des expériences qui m’a formé.
Quand j’ai commencé à faire “Les soirées de la petite édition”, les éditeurs ont commencé à me parler de ce qui allait bien et de leurs problèmes. Rapidement, je me suis rendu compte que quand un éditeur avait une difficulté, bien souvent, un autre avait trouvé une solution à ce même problème. Mais comme ils ne parlaient pas forcément entre eux, ça n’aboutissait pas. Donc j’ai commencé à accumuler les différentes expériences, les différentes expertises et puis à mettre en pratique. De plus en plus, les éditeurs m’ont laissé faire comme je voulais la commercialisation du livre et ça a marché de mieux en mieux.
Il y a deux ans, avec un collègue, on a écrit un guide de la diffusion et de la distribution pour l’Agence nationale du livre de Provence Alpes Côte d’Azur (on le trouve gratuitement en ligne), qui récapitule toutes ces connaissances de terrain.
Quelle est, en général, la plus grande difficulté à laquelle sont confrontés les éditeurs indépendants ?
Il y a plusieurs difficultés qui se posent actuellement. Il y a déjà un problème, dont les gens de la profession ont du mal à parler, c’est la surproduction. À partir du moment où il y a presque une centaine de milliers de livres mis en vente par an, dont plusieurs dizaines de milliers de nouveautés, l’adage qui est encore très vivace chez certains éditeurs, “un bon texte finira toujours par trouver son public”, est faux. Ce n’est plus possible, parce qu’il est noyé dans la masse.
Il y a aussi la puissance économique des groupes. Et le fait qu’un éditeur indépendant doit se conformer à la manière dont les groupes travaillent s’il veut y arriver. Sauf que financièrement, ce n’est pas du tout la même histoire. S’ils ne se conforment pas à la manière de fonctionner des groupes, d’autres professionnels du livre, et notamment certains libraires, peuvent considérer que ce n’est pas professionnel. Alors que ce n’est pas une question de professionnalisation, mais d’argent et de puissance.
L’adage qui est encore très vivace chez certains éditeurs, “un bon texte finira toujours par trouver son public”, est faux.
La dernière chose, c’est qu’il faut savoir parler, il faut savoir vendre. Et j’ai rencontré énormément d’éditeurs qui sont des travailleurs du texte fascinants et géniaux, qui savent chercher des projets, impulser une dynamique de travail avec un auteur. Mais globalement, ce sont des gens qui ont énormément de mal à parler de ce qu’ils font. Soit parce que la qualité de leur travail est tellement évidente qu’ils oublient d’en parler, soit parce qu’ils sont maladroits ou ne croient pas en eux-mêmes ; donc ils ont besoin de quelqu’un pour pouvoir parler de leurs textes à leur place.
Et tout ça est lié, bien évidemment, car s’il y a une surproduction et des groupes qui, économiquement, sont puissants et donc peuvent faire de la pub, appel à la presse, travailler avec des influenceurs en dépensant parfois énormément d’argent pour avoir des espaces qui ne sont pas forcément que publicitaires, mais qui sont des espaces de chroniques, de critiques et tout ça, il faut trouver une stratégie pour s’en sortir, mettre en valeur sa production, ses auteurs.
Il y a beaucoup d’incompréhension et de maladresse de la part des éditeurs aussi, parce que leur travail est très personnel et très vite, ils peuvent avoir l’impression d’être rejetés par le public, les libraires et les autres professionnels. Les textes, c’est vraiment de la matière intime, donc c’est ce qui fait que c’est dur parfois. Et le fait que je ne sois pas vraiment dans la maison, mais intervenant - même en tant que directeur commercial -, je reçois les textes en tant que lecteur, je ne les travaille pas. Donc j’ai cette position légèrement extérieure qui fait que ça me tient à cœur, mais c’est le bébé de quelqu’un d’autre que je défends. J’ai ainsi une légère distance qui me permet, je pense, de faire un meilleur travail.
De nombreuses maisons d’édition indépendantes semblent avoir émergé au cours des dernières années et gagné en visibilité. De quand date ce phénomène, selon vous ?
Pour moi, ça commence il y a 15 à 20 ans. Il y a eu une émergence pour plusieurs raisons : d’abord parce que c’était beaucoup plus facile et moins coûteux de produire un livre, avec les logiciels de mise en page et l’évolution des processus d’impression. Ça demandait beaucoup moins de compétences que quand il fallait composer une maquette à la main.
Et puis après, il y a vraiment une génération de gens inventifs et curieux qui se sont lancés à ce moment-là. Les maisons d’édition par lesquelles je suis rentré dans l’édition indépendante, ce sont les éditions L’Œil d’or, qui ont un peu plus de 20 ans maintenant, et ont fait une carrière discrète, mais très forte. Jean-Luc André d’Asciano, le fondateur et éditeur, m’a énormément appris du métier. Il ne s’est jamais privé de publier un livre, quel que soit le domaine. Donc c’est complètement dingue et ça ne pourrait plus exister de nos jours. Il fait des essais sur la danse, l’urbanisme, de l’anthropologie, de la littérature, de la SF, des livres de cuisine… Enfin c’était hyper bouillonnant. Et c’était possible il y a une vingtaine d’années. Parmi les autres maisons, il y a le Nouvel Attila - qui s’appelait Attila à l’époque, c’était avant la scission entre Le Tripode et Le Nouvel Attila - : c’était une maison qui était réjouissante, tout comme Toussaint Louverture. Ils avaient une nouvelle manière de faire des livres. Et l’édition indépendante a amené tout un tas de choses qui ont été récupérées après par la grosse édition.
Comme quoi par exemple ?
Le retour de la couverture illustrée pour adultes vient d’abord de l’édition indépendante. Les éditeurs classiques faisaient de la typographie ou de la photo d’auteur en couverture, c’est tout. C’était très rare d’avoir une illustration, qui était considérée comme une couverture de littérature jeunesse.
Les intercalaires noirs aussi, ces pages noires qui vont séparer deux parties ou se trouver en début de livre, ça vient de l’édition indépendante.
C’est toute une génération de grands curieux (…) qui ont remis au goût du jour des anciens textes et amené de nouveaux auteurs.
La redécouverte d’auteurs qui étaient peu ou mal travaillés. L’Œil d’or par exemple, qui a traduit ou retraduit des textes de Mark Twain, considéré à l’époque uniquement comme un auteur jeunesse. Alors que c’est un auteur adulte formidable. Après, plusieurs autres éditeurs, comme Tristram par exemple, s’y sont mis. Et pareil pour Attila à une époque, qui avait publié un texte de James Matthew Barrie, l’auteur de Peter Pan, sur le plaisir de fumer, et pas mal de curiosités patrimoniales. Toussaint Louverture défrichait beaucoup aussi ces littératures oubliées, qui étaient souvent drôles, fantasques, où on ne se posait pas la question de savoir si c’était du fantastique ou de la littérature générale. C’est toute une génération de très grands curieux qui maintenant ont la quarantaine, la cinquantaine, voire la soixantaine, qui ont remis au goût du jour des anciens textes et amené de nouveaux auteurs.
Pourquoi est-ce que ce genre de démarche n’est désormais plus aussi facilement envisageable ?
Tout simplement pour des raisons économiques. L’augmentation des coûts de l’impression, de communication, il y a déjà pléthore d’éditeurs indépendants de très bonne tenue qui existent : donc c’est dur de s’imposer. Après, ça marche quand même : la preuve avec Guillaume Mélère (lire son interview) et Les Monts Métallifères, qui s’est trouvé une place en librairie en un peu plus d’un an. Auparavant, les éditions du Typhon ont aussi fait un très beau travail. Cette année, il y a les éditions Les Argonautes qui se sont créées uniquement sur de la littérature étrangère européenne non anglo-saxonne, c’est quand même gonflé, alors que plus de 60% de ce qui se vend en littérature étrangère, c’est de l’anglo-saxon. Donc ça existe, mais c’est moins évident qu’avant et il faut avoir une ligne éditoriale et graphique très fortes. Avant on pouvait construire sa maison un peu de bric et de broc et prendre le temps d’affiner. Là ce n’est plus possible.
Le succès ou non d’une maison peut donc tenir au choix de la ligne graphique ?
Totalement ! Maintenant, un lecteur jauge le prix du livre non pas à son contenu, mais à son apparence extérieure. Donc c’est le soin de la pagination, celui apporté à la couverture, la suggestion de la couverture. À l’époque, ces éditeurs ont été contre les codes en vigueur. La littérature sérieuse avait une couverture à la Gallimard. Et quand on va contre les codes, ça passe ou ça casse. Et ils ont su grâce à leurs choix de textes, mais aussi par leurs choix graphiques s’imposer sur les tables et créer une nouvelle norme. Parce que maintenant les couvertures illustrées sont très fréquentes. Par exemple, Gallimard avec sa collection étrangère Du monde entier "triche" en mettant un bandeau qui couvre la moitié de la couverture avec une illustration.
Pensez-vous qu’il y ait pu avoir une influence des couvertures anglo-saxonne, du fait d’un plus large accès à la littérature en langue originale ?
Je pense que ça vient de deux choses. D’abord un examen et un intérêt pour le monde anglo-saxon. Et une des étapes majeures dans le changement des couvertures, c’est ce qu’a fait Zulma en travaillant avec le grand graphiste David Pearson. Les couvertures de Zulma, c’est une réussite éclatante, voire révolutionnaire. Ils partaient de loin ! Et tout ça lié à une très belle qualité des textes. C’est une maison que j’estime énormément : ils ont su combiner, ce qui leur a permis de s’établir.
Et puis, il y a aussi le côté un peu do it yourself punk de certains éditeurs. Benoît Virot du Nouvel Attila était très intéressé par les éditeurs qui faisaient des Cartoneiras, du livre recyclé en Argentine. Et pareil pour l’Œil d’or, c’est quelqu’un qui vient du milieu alternatif punk d’où provient l’influence de la gravure sur bois ou la linogravure en couverture.
Vous êtes désormais directeur commercial pour la maison d’édition québécoise la Peuplade. Comment avez-vous commencé à travailler avec eux ?
La Peuplade, il y a une anecdote de rencontre un peu rigolote. C’est à Étonnants voyageurs (le festival du livre et du film de Saint-Malo, ndr) que j’ai rencontré Simon Philippe Turcot, le directeur, et à l’époque, ça faisait plusieurs années que je tenais un stand collectif d’éditeurs indépendants en partenariat avec les éditions l’Œil d’or. Et à cette époque, il y a 6-7 ans, je trouvais qu’on commençait à être très nombreux dans le métier, et qu’on sollicitait beaucoup les mêmes libraires, avec parfois des techniques assez agressives de “est-ce que t’as lu mon livre ? est-ce que t’as lu mon livre ?”. Ce qui commençait à me poser problème. Je me suis dit qu’il fallait peut-être réfléchir à ce que pourrait être l’étape suivante, comment se singulariser, ou sur quel autre domaine travailler. J’ai soulevé deux pistes. La première, c’était de travailler sur les sciences humaines. Et l’autre, c’était de savoir ce qui se passait du côté de la francophonie.
Et on était en face de la librairie du Québec, qui a toujours un très beau stand à Saint-Malo. Je vais donc discuter avec la libraire et lui dis que je n’y connais rien à la littérature québécoise et si elle peut m’indiquer par où commencer. Elle m’a mis deux livres dans les mains : Le Plongeur de Stéphane Larue (paru aux éditions du Quartanier, ndr) et puis Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel (publié par la Peuplade, ndr).
On discute boulot et puis elle me demande ce que je fais. Et elle me dit que ça intéresserait énormément les éditeurs québécois, parce que la plupart passent par un système de distribution sans diffusion, qui impose des conditions commerciales un peu dures. Mais qu’en même temps, s’ils passent chez des diffuseurs-distributeurs installés, ils vont être laminés par le système commercial à la française. Avoir quelqu’un sur le territoire qui les défend, ça pourrait être bien. Et elle me propose de me présenter à un des éditeurs qui était présent : Simon Philippe Turcot. Il me parle de la Peuplade et me revient à l’esprit qu’on s’était déjà parlés, il y a des années, quand je travaillais pour Arléa. La Peuplade, jeune maison d’édition, essayait de faire des cessions de droits auprès des éditeurs français. Ils avaient repéré Arléa et proposé d’envoyer des livres. C’est moi qui avais pris le coup de fil. Ils avaient envoyé les livres. Mais comme souvent à l’époque dans les maisons d’édition françaises, ce qui venait du Québec était complètement déconsidéré, les livres n'ont jamais été examinés. Mais je me souvenais de cette voix et de cette personne très enthousiaste. On a été boire des bières et on a vraiment bien sympathisé. Il m’a expliqué qu’il voulait travailler mieux avec l’Europe, qu’il avançait doucement. On s’est revu peu de temps après et on a compris qu’on était sur la même longueur d’ondes. Il m’a proposé de travailler avec eux sur leur arrivée en Europe. Je lui ai répondu que je ne m’engagerais pas sans avoir lu les textes. En octobre, il me rappelle pour m’expliquer qu’ils avaient signé avec un diffuseur/distributeur français, (le CDE-SODIS) et savoir si j’embarquais. J’avais entretemps lu Nirliit et Homo sapienne de Niviaq Korneliussen ; c’était vraiment bon. Et c’est comme ça que tout a commencé ! Au bout d’un an, ils m’ont nommé directeur commercial de la maison pour l’Europe.
Vous êtes donc parti à la découverte d’un nouveau catalogue…
J’y ai découvert plein de choses ! La littérature québécoise, je ne la connaissais pas. Et je trouve ça très fort parce que c’est une littérature qui a les pieds un peu des deux côtés de l’Atlantique. Pour moi, les auteurs québécois, ce sont des grands faiseurs d’histoires à l’américaine. Ce sont des gens qui ont le sens de la narration, mais avec un souci du style à l’européenne. Et puis il y a cette langue qui est incroyable, qui n’est pas le français de France, mais est très accessible, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Et surtout, qui est extrêmement vivante. Il y a un truc très réjouissant dans la littérature québécoise, c’est qu’elle s’invente en permanence, elle ne subit pas le poids de siècles d’histoire. Bien sûr qu’il y a des références, de l’intertextualité, il y a une histoire en train de se créer. Mais depuis 10 ans, on est dans un boom de l’édition et de la littérature québécoises, où elle s’est affranchie de quelque chose et où elle devient une grande littérature universelle. Aussi bien au niveau de la poésie, où ils ont une scène très forte et très intéressante, que de la prose et du roman. Et donc participer à cette aventure, c’est génial. En tant que lecteur, c’est très réjouissant, parce que je redécouvre un goût pour les textes francophones que j’avais perdu.
Quelle est la réception du public en France, Belgique, Suisse et au Luxembourg ?
Elle est très bonne ! On est arrivés au bon moment, je dirais. On a commencé à diffuser nos livres en France en mars 2018. Et on a choisi de ne pas se positionner comme éditeur de littérature québécoise. Et c’est vraiment quelque chose auquel on tient, car la Peuplade, c’est un éditeur québécois de littérature, mais pas un éditeur de littérature québécoise. On publie 60% d’auteurs et autrices québécois dans notre catalogue, et 40% de traductions. Ce sont des littératures qui se répondent. C’était très important pour nous d’introduire au sein du catalogue la littérature québécoise au sein d’autres littératures et d’autres littératures au sein de la littérature québécoise.
Pour moi, les auteurs québécois, ce sont des grands faiseurs d’histoires à l’américaine. Ce sont des gens qui ont le sens de la narration, mais avec un souci du style à l’européenne.
Après, en janvier 2018 sont sortis deux livres qui ont eu un impact important en France : Taqawan de Eric Plamondon paru chez Quidam, et à l’origine au Quartanier et Le Poids de la neige de Guay-Poliquin, qu’on avait publié au Québec et qui est la dernière cession de droit qu’on ait fait à un éditeur français, aux éditions de l’Observatoire. Ils ont tous les deux été des succès de librairie, qui se sont vraiment faits par le bouche à oreille des libraires et des lecteurs. Les deux se sont vendus aux alentours de 10.000 exemplaires en grand format. Donc là il y a comme une curiosité qui est née. Et nous, on est arrivés deux mois après et on a bénéficié de cet effet d’aubaine, portés en plus par un texte qui pour le coup n’était pas québécois, mais groënlandais : Homo sapienne de Niviaq Korneliussen, qui a attiré beaucoup d’attention sur lui.
Est-ce que des textes publiés par la Peuplade, ce sont les mêmes qui fonctionnent bien au Québec et en Europe ou notez-vous des différences ?
Ça dépend ! Déjà on est bien plus repérés et établis au Québec, où la Peuplade a le statut de Zulma, ou Sabine Wespieser en France, on pourrait dire. Ce n’est pas un gros éditeur, mais c’est un éditeur repéré pour la qualité de son travail et de ses textes. Donc il est beaucoup plus facile pour nous de vendre, on est très suivis. Notamment en poésie, le ratio est délirant. C’est-à-dire qu’en France, on va vendre quelques centaines d’exemplaires d’un recueil de poèmes, là où au Québec ce seront plusieurs milliers qui seront vendus. Sur les littératures étrangères, c’est toujours la France qui vend plus que le Québec. Sur les textes francophones, on est à un équilibre de 50-50, voire avec une bascule avec le titre publié l’an dernier, Les Marins ne savent pas nager (de Dominique Scali, ndr), où on a vendu 16.000 exemplaires en France et 10.000 au Québec. C’est la première fois où il y a un rapport de force comme ça en faveur de la France. Mais certains textes parfois se vendent énormément au Québec et moins en France.
De vos diverses activités, quels sont les éléments que vous préférez au quotidien ? Ce qui vous stimule, vous amuse le plus ?
L’enjeu, c’est vraiment de rester un lecteur et de conserver l’enthousiasme d’un lecteur passionné. Mais bien sûr, en tant que directeur commercial, je regarde les chiffres de ventes tous les jours, j’établis des stratégies, et ça c’est intéressant. Mais la plus belle chose, c’est de pouvoir parler des livres avec un grand sourire aux libraires. Je suis libraire pour libraire d’une certaine manière ! Je fais du conseil, leur recommande tel ou tel livre ou au contraire de ne pas le lire, ne pas le défendre, parce que ce n’est pas sa cam, alors que tel autre leur plaira probablement plus. Quand le libraire m’envoie un message pour me dire que j’ai vu juste, c’est le trip.
Et puis il y a un aspect humain qui est très fort : la Peuplade est une maison très saine de ce point de vue. Et d’ailleurs Simon Philippe Turcot et Mylène Bouchard – les fondateurs de la maison d’édition -, ce sont des gens incroyables humainement, ce sont des belles amitiés. On s’amuse autant qu’on travaille sérieusement. Ils sont très pointus dans leur travail. Simon Philippe, c’est un stratège, un entrepreneur, c’est aussi un excellent lecteur, qui a une œuvre de poète. Et lui, il rend des choses qu’on penserait impossibles possibles. Et Mylène est une immense empathique, qui est vraiment au cœur du projet de la maison d’édition. La Peuplade, ce n’est pas un nom choisi au hasard, c’est vraiment un projet : les auteurs se fréquentent, se lisent, se soutiennent, prennent plaisir à se voir, à faire des fêtes et des salons ensemble. Et ça se ressent tout le temps. Quand mes auteurs et autrices viennent en France, ce sont toujours des moments extrêmement humains. Ce sont des personnes qui ont une vision sensible et intellectuelle de leur métier et en même temps, ce sont des êtres humains. Et Mylène, c’est la garante de ça. Quand elle va choisir un texte, elle va jauger la qualité du texte, mais aussi si l’auteur ou l’autrice est compatible avec le projet. Et il lui est déjà arrivé de refuser des textes qu’elle considérait comme importants littérairement, mais avec des auteurs avec lesquels elle pensait que ça n’allait pas coller humainement. Et donc avec lesquels on n’allait pas pouvoir travailler sereinement. Ni eux, ni nous. Et ça simplifie tout, parce que les auteurs nous font confiance, ainsi qu’à la maison d’édition. Et ça c’est un confort incroyable. Mais c’est l’exemple de ce que doit être la littérature : une très grande exigence du texte, un émerveillement esthétique, intellectuel dans les textes, mais qui vont aussi ouvrir sur des relations humaines incroyables. Et je n’ai pas parlé, mais il faut les citer absolument Paul Kawczak, Marc-Antoine Gilbert et Stéfanie Tremblay, qui complètent l’équipe québécoise et qui sont de géniaux camarades.
Alors je ne dis pas que le métier n’est pas dur parfois, notamment devant les contraintes économiques, de la surproduction et on voudrait que ça réussisse encore mieux, que les livres trouvent le public qu’ils méritent. Mais quand on arrive à connecter des gens et qu’on fait se rencontrer le bon auteur avec le bon libraire, ou la manière dont les lecteurs témoignent leur appréciation de la maison, c’est incroyablement riche. Et on se dit que ça doit être ça la littérature : tout un tas de conversations interpersonnelles, de gens qui se rencontrent autour de projets géniaux, qui discutent jusqu’à pas d’heure.
Au vu de votre expérience auprès de multiples maisons d’éditions, identifiez-vous certains freins pour que les lecteurs aillent plus largement vers les textes publiés par la Peuplade ou bien l’édition indépendante, de manière plus générale ?
Je pense qu’une des choses qui peut bloquer parfois l’achat ou les explorations de ces catalogues, c’est la peur de l’élitisme. Il ne me semble pas que l’édition indépendante soit élitiste. On parle souvent de l’idée de sortir de sa zone de confort, d’aller voir ailleurs. Alors oui et non, parce que ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir le faire. Et je n’ai pas d’aménités face aux lecteurs qui ne vont pas aller en dehors de ce qu’ils aiment. Parce que la lecture, c’est aussi une forme de réconfort, une envie de s’évader, d’aller vers un endroit doudou. Mais je pense à ce très beau livre, aux éditions du Sonneur, qui s’appelle Incognita incognita de Mark Forsyth. C’est un tout petit livre génial qui parle de l’amour de la lecture et de la découverte. Il utilise une phrase de Donald Rumsfeld, qui n’est pas une référence intellectuelle flamboyante, qui disait à propos de comment déclencher la guerre en Irak : "Il y a ce qu’on sait qu’on sait, il y a ce qu’on sait qu’on ne sait pas, il y a ce qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas." Et à partir de ça, il en fait une métaphore littéraire géniale, puisqu’il y a ce qu’on sait qu’on sait qui correspond à l’exploration d’un domaine littéraire qu’on connaît bien. Il y a ce qu’on sait qu’on ne sait pas : on veut s’intéresser à un endroit ou à une certaine littérature, mais on ne sait pas par où commencer. Et il y a ce qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas : c’est lorsqu’on découvre un type de littérature dont on ne pouvait même pas imaginer l’existence.
Un de mes grands bonheurs de lecteur, c’est d’ouvrir une veine que je ne savais pas qui pouvait exister, qui m’ouvre alors tout un pan de littérature. Et je pense que c’est ce qui est intéressant dans les catalogues des éditeurs indépendants. Il y a tous ceux que j’ai déjà cités, auxquels je pourrais ajouter La Contre-Allée, Quidam, Mémoire d’encrier, Le Quartanier, L’Atalante, VanLoo, L’Arbre Vengeur, Chandeigne, Anamosa par exemple, qui font un travail formidable de défrichage de textes. Parfois il est bon d’aller oser attaquer autre chose, parce qu’on n’a peut-être même pas conscience qu’on va aimer ce qu’on va lire.
Parfois il est bon d’aller oser attaquer autre chose, parce qu’on n’a peut-être même pas conscience qu’on va aimer ce qu’on va lire.
Et en fait j’aurais un conseil pour les gens qui sont curieux mais qui ont peur de ne pas rentrer dans un texte : il faut aller vers les littératures étrangères non anglophones, parce que comme ce sont des domaines de traduction beaucoup plus restreints, on va traduire quasi exclusivement des excellents textes. Après, on aimera ou on n’aimera pas, il ne faut pas cantonner une littérature à un livre, mais on va être confronté à quelque chose qui est bon.
Quand c’est un texte publié par un éditeur indépendant, c’est pareil. La logique et la dureté économique, l’obligation de publier peu font qu’on a de très fortes chances de tomber sur un bon texte. En littératures étrangères, le catalogue des éditions do par exemple, chez Quidam, les éditions Intervalles, les éditions des Syrtes qui publient des textes de l’Europe de l’Est, les éditions Aiora pour la littérature grecque, Chandeigne pour la littérature lusophone, Zulma de manière plus générale, les éditions du Sonneur, les éditions du Typhon, des Monts Métallifères font des très belles choses.
Initialement professeure de français, toute cette conversation me fait me poser la question aussi du rapport de la jeunesse à ce genre de littérature. Parce que l’école reste encore très basée sur la lecture de grands classiques, notamment de la littérature française. Donc si on ne naît pas dans une famille de lecteurs, qu’est-ce qui peut amener les jeunes vers ce genre de littératures diversifiées ? Quel rôle avons-nous les uns et les autres dans ça ?
C’est une question que je me pose énormément. J’ai aussi pensé à ce genre de questions en réfléchissant à la réussite de certains titres de la Peuplade. Les Falaises de Virginie DeChamplain, par exemple, qui est paru juste avant le Covid. Ce livre-là, c’est Instagram qui en a fait le succès. Et il s’est retrouvé lu par des lecteurs et lectrices de romance. En tant qu’éditeurs de littérature générale, on a tendance à être très condescendants vis-à-vis des lectrices de romance, et pour moi c’est une énorme erreur. Là, il y a un énorme vivier de lecteurs et de lectrices. Et on devrait se poser la question de savoir comment toucher ce public, plutôt que de le mépriser. Et pour l’école, c’est la même chose. Mes collègues m’agacent quand je les entends dire que les gens ne lisent plus. Déjà parce que je trouve que c’est faux, il y a plein de phénomènes de concentration de lecture sur le même type de textes, beaucoup de lecture sur le web. Mais ce n’est pas vrai de dire que les gens ne lisent plus.
Et puis nous, qu’est-ce qu’on fait en tant qu’acteurs ? C’est compliqué pour les éditeurs indépendants, mais il y a un travail de terrain à mener qui passe par l’école, par la médiation sociale, par toutes ces choses-là. Et à un moment, il va falloir que les gros éditeurs s’y intéressent parce que ce sont eux qui ont le pognon et les moyens d’action. Là, par exemple, on est face à un phénomène d’érosion des ventes de la littérature étrangère, même anglo-saxonne, qui est quand même assez conséquent. Et nous, les professionnels du livre, ce qu’on fait, c’est qu’on constate et on laisse crever les choses comme ça.
De ce que j’ai remarqué, c’est qu’à l’école, qu’il y a une vraie césure à partir de la 4e, quand tu commences à plus analyser les textes. Là, on perd des lecteurs. Et la valorisation du travail intellectuel sur celui de l’imagination, c’est quelque chose que je comprends du point de vue de la formation intellectuelle. Mais il devrait y avoir encore un espace organisé pour que l’imaginaire puisse se développer. J’avais créé un atelier, à partir d’un jeu de rôle, pour ramener les jeunes à la lecture. On avait travaillé sur une des scènes d’ouverture des Trois Mousquetaires, quand ils sont tous convoqués pour le même duel. L’idée était de leur faire voir comment décrire les lieux, les personnages, la scène, comment ils pouvaient s’affranchir du texte. Et c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup développer.
J’ai un ami qui m’a dit il y a longtemps une chose qui s’est gravée dans mon esprit, que tout professionnel du livre devrait avoir à l’esprit : "Si pour certaines personnes le livre peut être un objet qui symbolise une émancipation, une évasion, pour certaines personnes, le livre c’est un marqueur de leur échec social.
J’ai un ami qui m’a dit il y a longtemps une chose qui s’est gravée dans mon esprit, que tout professionnel du livre devrait avoir à l’esprit : "Si pour certaines personnes le livre peut être un objet qui symbolise une émancipation, une évasion, pour certaines personnes, le livre c’est un marqueur de leur échec social." Ça, c’est fondamental. Et quand on prend les gens de haut en leur parlant de littérature, on les fait se sentir le plus mal possible. Alors, le livre n’est plus un outil d’émancipation, mais d’oppression sociale. Qu’on utilise même sans s’en rendre compte, parce que c’est parfois une manière de nous valoriser nous, de montrer ce qu’on aime. Mais cette manière de valoriser est la pire erreur pour que les gens lisent. J’ai lu une étude disant que la librairie était le deuxième commerce le plus intimidant, où les gens ont peur de rentrer, après la pharmacie. Mais putain, qu’est-ce qu’on a raté ? On a échoué collectivement. Mais donc, qu’est-ce qu’on fait ?
Mon enjeu est autant politique que professionnel, c’est de parler en termes d’enthousiasme. Si je dis en quoi le texte m’a ébloui, c’est quelque chose de très subjectif, mais c’est une porte d’entrée émotionnelle. Et elle transcende le côté intello et tout ça du livre. Et puis derrière, il y a un enjeu commercial : on a quand même tout intérêt à créer des lecteurs, donc c’est à nous de le faire. Il y a énormément de choses à inventer et à réaliser. La maladie numéro 1, c’est la résignation. Alors oui, il faut s’investir et se bouger les fesses, mais la récompense, elle est grande, quand on arrive à créer de la parole, de la connexion. On a tendance à l’oublier, parce que le quotidien n’est pas évident quand en tant qu’éditeur indépendant tu dois essayer de faire survivre ta maison et payer ton loyer. Mais à moyen terme, je pense que c’est une opération très rentable. Et puis ça donne du sens à notre métier aussi.
En tant que lecteur, qu’attendez-vous d’un texte littéraire ?
Il y a un truc qui m’agace, et qui est très français, ce sont tous les discours sur ce que doit être la littérature, quand on parle de la mort du roman, les nouveaux terrains à explorer… C’est quelque chose qui vient des avant-gardes, une bonne chose initialement, mais qui est allée trop loin je trouve. Et finalement en France on est très très forts pour donner des leçons théoriques. Mais je ne sais pas, même maintenant j’arrive encore à me faire surprendre. Je n’étais pas du tout fan d’autofiction, c’était même un genre que j’ai détesté pendant longtemps. La littérature de l’intime et tout ça, ça ne me parlait pas. Finalement, maintenant, c’est par la Peuplade et les textes québécois que j’y suis revenu. Et je me réouvre même sur ce genre à des auteurs français, belges parfois.
Donc je n’ai pas d’attente prédéterminée, mais il y a une chose que je sais, c’est que je ne lis pas pour me comprendre. Je vais plutôt aller vers quelque chose de très différent de moi. Et je crois que c’est pour ça que je suis un lecteur qui va d’abord vers les littératures étrangères, et des domaines non anglo-saxons. Je suis dans une énorme phase, depuis 4-5 ans, où je découvre la littérature des Balkans, notamment grâce à ma compagne. Mais j’ai eu une phase très curieuse des littératures japonaise, brésilienne et lusophone de manière plus générale. Et puis là, on a les éditions Chandeigne qui font un travail formidable sur le Portugal, le Brésil, l’Angola, le Mozambique, le Cap Vert. Il y a une richesse incroyable dans cette littérature-là. Les littératures sud-américaines aussi. Je vais plutôt d’abord vers une altérité ; j’ai besoin d’aller vers l’autre pour revenir à moi après. D’un point de vue plus personnel, je vais trouver des choses pour me nourrir dans quelque chose de très différent de moi, plutôt que de lire une littérature qui va me valider directement, qui va être d’accord avec moi. Je préfère être bousculé que bouleversé.
Je ne lis pas pour me comprendre.
Après je suis un gros lecteur, je viens de la SF et de la fantasy à l’origine, donc je suis toujours très sensible à ça. Et je pense que ce dont j’ai besoin dans un texte, évidemment ce sont les enjeux de la langue. Mais j’ai besoin d’images et d’une narration bien construite. C’est pas la seule chose que je vais chercher, mais j’aime la mécanique narrative, j’aime la capacité d’un auteur à développer des images. Cet appétit pour la littérature de l’imaginaire, c’est quelque chose que je retrouve dans la poésie, où souvent la langue est très métaphorique.
Mais je peux aussi trouver un grand plaisir à avoir des lectures très cérébrales, qui ne vont pas convoquer l’image, mais une mécanique de réflexion. Quelque chose de très construit intellectuellement, ça va me plaire aussi. Je suis un lecteur d’essais. Notamment d’histoire et d’anthropologie. Mais c’est pareil, c’est aller vers l’autre, une autre époque, une autre culture.
Parmi vos dernières lectures, lesquelles vous ont particulièrement plu ?
Petit aparté, mais dont il faut parler : la surproduction n’est pas que négative. C’est un problème commercial, mais ce n’est pas un problème culturel, dans le sens où il y a énormément d’éditeurs qui font du bon travail et qui publient énormément de bons livres. Je lis entre 250 et 350 bouquins par an. Et je suis très rarement déçu. Il n’y a peut-être que 5-6 livres dans l’année que je vais jeter en hurlant. Mais globalement, je trouve des choses intéressantes dans énormément de livres. Donc ça ne va pas en faire des chefs-d’œuvres évidemment, mais je suis plutôt un lecteur heureux.
Après, des textes qui m’ont vraiment bouleversé cette année, il y en a pas mal ! En francophone, il y a un texte de Christophe Levaux, qui s’appelle Baisse ton sourire, aux éditions do. C’est un texte formidable sur un homme qui va devenir violent. Et il commence par nous raconter une très belle love story, très plausible, de gens de la classe moyenne en Belgique. Et ça va dégénérer vers la violence de couple. On n’est pas dans la peau de la victime, mais dans celle de l’homme violent. Et ce texte m’a énormément remué, parce que ce qui sépare cet homme violent de moi, qui suis en train de me déconstruire, de faire très attention et qui ne suis pas intrinsèquement violent, c’est une feuille de papier à cigarette. C’est tellement ténu que ça fait se poser beaucoup de questions. Je recommande à tous les mecs de le lire. C’est un texte très dur, mais c’est aussi pour ça que c’est un grand texte : il crée un trouble complet, au point qu’on ne peut pas s’empêcher de rentrer en empathie avec ce mec, qui représente beaucoup de ce qu’on peut détester. Et la langue et la construction sont incroyables. Un très grand livre !
Et en littérature étrangère, Mort et vie sévérine de João Cabral de Melo Neto paru chez Chandeigne en début d’année. Cabral, c’était un diplomate brésilien qui vient d’une famille noble. Il y a une tradition qui est de faire des petites pièces de Noël métaphoriques autour de la vie de Jésus, de scènes de la Bible. On demande à Cabral d’écrire ce type de pièce. Mais Mort et vie sévérine est jugé trop noir pour être adapté et montré. Il raconte la vie d’un paysan du sertão du Nordeste qui décide de descendre à la ville parce qu’il n’y a plus de boulot, plus rien. Et en chemin, il ne croise que la mort : des fossoyeurs, des fantômes, des gens qui travaillent jusqu’à en crever. Quand il arrive en ville, il va assister à la naissance du fils d’un charpentier, donc Jésus. C’est un texte très noir, très désabusé, qui dénonce beaucoup les conditions sociales des années 1950 au Brésil. Et ce texte va devenir très important, parce que dans les années 1960, quand la dictature s’installe, les dissidents qui font partie de troupes de théâtre essayent de trouver des textes qui peuvent être adaptés sans être censurés. Et Mort et vie sévérine va tourner énormément, et être considéré comme une critique de la dictature. Et en même temps, Cabral est tellement aristocrate et important dans la culture de son pays qu’il va être intouchable. La pièce sera mise en musique par un jeune musicien devenu grande star : Chico Buarque. Cette pièce est avant tout une métaphore magnifique sur la misère, la cruauté humaine et une remise en cause de la valeur travail, montrant en quoi l’exploitation est au cœur de nos sociétés. C’est un chef-d’œuvre.
Et puis je vais aussi parler de deux textes que j’ai lus, publiés par Les Argonautes, qui sont à la fois beaux, intenses et cruels. Il y a le texte de Pajtim Statovci qui s’appelle Bolla. C’est une histoire d’amour avant la guerre et ses répercussions après la guerre entre un Serbe et un Albanais au Kosovo. Et puis le dernier c’est Terre, mère noir de Kristian Novak. Je l’ai lu fasciné, parce qu’on est sur une histoire très forte, là aussi, dans les Balkans, et dans la construction d’une narration romanesque. Pour moi, c’est un Stephen King, dans le sens où ce dernier est un observateur social. Ce que j’adore d’ailleurs dans King, ce sont ses débuts quand il pose son petit village dans le Maine, quand il explique comment les gens se comportent, ce qui est un peu pourri dans le village, comment la société va influer sur ces gens-là, le poids de la religion et tout ça. Et Novak, il construit ça : c’est un village de Croatie, mais il construit avec brio cette atmosphère de petit village parfait dans lequel arrivent des suicides mystérieux. Et ça flirte avec le fantastique…
Quels sont les livres que vous aimez offrir ?
Parmi mes romans préférés, que j’aime bien offrir et recommander, il y a Les Dépossédés d’Ursula Le Guin. C’est pour moi l’un des plus grands romans du monde. C’est un pur roman de SF avec une grande pertinence dans l’acuité politique et la critique qui est faite. Il se base sur une hypothèse scientifique intéressante qui est : est-ce qu’on peut communiquer plus vite que la vitesse de la lumière, instantanément d’un point à l’autre de l’univers ? Et c’est un très grand roman humain, parce que le protagoniste principal est une très belle figure, complètement perdue dans des enjeux humains et politiques, mais aussi une belle figure d’idéaliste.
Un autre que j’aime énormément, c’est Ton fils Huckleberry Finn de Bekim Sejranovic (publié chez Intervalles, ndr). Le personnage principal, un Bosnien qui a émigré pendant la guerre en Norvège, décide, avec un ami japonais et un norvégien, de descendre la rivière Sava et le Danube jusqu’à la mer Noire en péniche. Au fur et à mesure qu’ils avancent, ça lui remémore plein de choses du passé, mais aussi du futur et ça va parler de son rapport avec son père et de la mort de celui-ci qui va arriver. C’est un texte génial, parce qu’il arrive à être mélancolique, à dire des choses vraiment drôles, mais aussi très profondes. C’est un texte qu’est passé très inaperçu en France et c’est bien dommage.
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