8 questions à Luc Dagognet pour la sortie de Scarborough, aux éditions do
Luc Dagognet avait été le premier à se plier au jeu de l’interview pour pages sauvages. À l’occasion de la sortie de son second roman, Scarborough, également publié aux éditions do, nous avons pris de ses nouvelles…
Scarborough, ça raconte quoi ?
Si j'essaie de faire court, ça raconte l'obsession d'un type pour Scarborough Fair de Simon & Garfunkel, une chanson adaptée d'une très ballade médiévale anglaise. Et à force de faire des recherches sur d'anciennes versions de la mélodie, il tombe sur un enregistrement qui lui fait dresser les poils de bras.
Quelques mots sur la genèse du projet ?
J'ai entendu l’arpège de la chanson au collège quand notre prof de musique l’a joué en classe, et il m’a fasciné : il dégage quelque chose d'un peu hypnotisant, pas seulement “beau” ou mélodieux. Tout le monde se dit en l'écoutant “c'est vrai que ça sonne moyen-âgeux”, alors que c'est une combinaison de quelques notes de guitare. Et puis j'avais très envie de partir en Angleterre - même si c'était juste sur Google Earth.
Ton passage préféré ?
Je suis pas sûr d'avoir un passage préféré ; par contre je me souviens que j'ai particulièrement aimé écrire les nouvelles incluses dans le récit, me donner la liberté d'écrire comme quelqu'un d'autre, d'une autre époque.
4 bonnes raisons de lire Scarborough ?
1) Avec un peu de chance il vous donnera envie d'écouter de la musique, ce qui est bon pour la santé.
2) Il coûte 17€ TTC.
3) Quelques lecteurices m'ont confié avoir ri à certains moments ; et rire est une activité agréable.
4) Il est court (169 pages).
Quel est le mot qui revient le plus quand les lecteurs te parlent du roman ?
Je vais peut-être tricher parce que spontanément me viennent ceux que j'ai préféré entendre, soit : étrange, libre, truculent.
Combien de fois as-tu écouté Scarbourough Fair (et des disques de Sardou) pendant l'écriture ?
Scarborough Fair : beaucoup, dans de nombreuses versions, y compris celles de Laurent Voulzy et Nolwenn Leroy.
Sardou : plutôt mourir assommé par un dauphin en pleine mer. Mais il est mort, non ?
Où écris-tu ? Avec ou sans musique ?
J'ai une très grande admiration pour les gens qui écrivent ivre, sur un carnet sale au comptoir d'un bar. Moi, j'ai le rituel le plus attendu et ennuyeux possible : j'écris tous les matins pendant 2h, sur un ordinateur Dell (surélevé pour éviter le mal de dos), assis à un bureau en bois que je traîne depuis l'enfance. Pas de musique. Et surtout, aucune activité entre le réveil et l'écriture (notamment lecture), sinon j’injecte tout ce que je lis dans le texte sans même m'en rendre compte. Exemple : je lis Jon Fosse avant d'écrire et une heure plus tard mes personnages se mettent à parler norvégien et à se suicider. Donc à éviter.
Et après, qu'est-ce qu'on lit ?
Question piège ! Donc je réponds sans réfléchir avec ce qui me file par la tête à l'instant.
- Si on veut changer d'ambiance et découvrir une langue à pleurer de beauté : Sophia de Eléonore de Duve (aux éditions Corti, ndlr).
- Si on aime les aventures qui prennent des chemins (vraiment très) inattendus : Islande de Jim Krusoe (aux Monts Métallifères, ndlr).
- Si on veut découvrir mon plus grand crush de l'année dernière : Ryder, de Djuna Barnes (aux éditions Ypsilon, ndlr).
- Si on veut lire une BD timbrée sur un groupe d'amis pas très sain : David en furie, de Newliu (aux éditions Misma, ndlr).
Scarborough - Luc Dagognet - Éditions do - Paru le 9 janvier 2025
L’extrait :
“Un point commun à tout ce que je lis : nettoyer, nettoyer, nettoyer. Je me lève d'un coup, ne me laissant pas le temps d'hésiter, et je me lance dans le ménage le plus vigoureux que cet appartement ait jamais connu. Démons, cafards, mites alimentaires, gale, même combat : tout ça prolifère dans la crasse et le désordre. Tout y passe. Lavage des carrelages à grande eau. Débouchage des conduits et de la bonde. Guerre à la poussière en altitude. Nettoyage du parquet jusqu'aux rainures, entre lesquelles je passe un couteau pour racler les moisissures qui se terrent dans les sillons. Shampoing des tapis, douzaines de tambours de machine à laver, vaisselle brillante. Décrottage des zones d'ordinaire inaccessibles ou peu fréquentées : fonds de tiroirs, dos du lave-vaisselle, pied des armoires. Vitre, dedans et dehors. Réfrigérateur, gras du four, rayonnages, débris variés. Chasse au calcaire, aux cadavres d'insectes, aux secrets des plinthes et des radiateurs. Inspection des canapés, fauteuils, lits, jusqu'aux ultimes boudins, au fond des plis. Musique de fond : tout sauf de la folk-pop du XVIe siècle. Techno, death metal, rap allemand. Si ça cogne à la porte ou dans les murs, diable ou voisins, la sono couvre tout. Ivre de relents de javel et de faux citron, je parviens à croire que les choses ont avancé. On verra demain. Je dors avec une veilleuse, dans des draps impeccables.” (p. 66)