Mathieu Narbonnet : “Il faut désacraliser l’objet livre, encore plus auprès des plus jeunes.”
Devenir libraire n’avait rien d’une évidence. Pourtant, après avoir trouvé sa voie, Mathieu Narbonnet a accumulé nombre d’expériences dans différents types de structures. Désormais salarié dans une librairie indépendante de L’Isle-sur-la-Sorgue, le Passeur de l’Isle, il découvre les spécificités du rayon jeunesse, tout en se passionnant toujours autant pour la littérature générale…
Comment êtes-vous devenu libraire ?
Les études n’ont jamais été ma passion, j’ai eu une scolarité sans éclats jusqu’à l’obtention de mon bac littéraire qui a marqué la fin de mon cursus. Je suis immédiatement rentré dans la vie active et sa succession de petits boulots. À ce moment de ma vie, j’avais presque totalement arrêté de lire, les classiques imposés au programme du lycée - à quelques exceptions près - m’avaient retiré tout le plaisir que je trouvais jusqu’alors dans la lecture.
Au gré de mes boulots, je passais beaucoup de temps dans les transports en commun. Je vivais à Lyon à cette époque. Les smartphones n’existaient pas alors pour m’occuper durant ces trajets, un jour je me suis dit : “Pourquoi ne pas reprendre un livre ?”. Le hasard m’a guidé vers Moins que zéro de Bret Easton Ellis. J’ai pris une claque. Ça a été mon premier pas dans le monde de la littérature étrangère, parce qu’à mon époque, elle n’était pas du tout abordée au collège et au lycée. J’ai lu tout Breat Easton Ellis, Armistead Maupin, puis je me suis tourné petit à petit vers les classiques comme Steinbeck et Hemingway. Cette découverte m’a redonné la passion de la lecture, je lisais énormément quand j’étais gamin.
Quels types de livres ?
Mes premiers vrais souvenirs de lecteur sont les Chair de poule, ce qui m’a ensuite emmené vers Stephen King - même si certains titres m’ont traumatisé à mon jeune âge. Puis j’ai découvert l’univers de la SF et de la fantasy. J’ai dévoré les classiques comme Fondation d’Asimov, puis L’Assassin royal de Robin Hobb, par exemple. Et des dizaines et dizaines de titre de la collection Terreur aux éditions Pocket.
Donc à ce moment-là de ma vie, je me cherchais professionnellement. Puis à un moment je me suis “Ok, j’aime la lecture, j’ai un peu d’expérience dans la relation client et j’aime plutôt ça, alors pourquoi ne pas voir ce que donne le métier de libraire”. J’ai alors suivi la formation de “vendeur en librairie” dispensée par la CCI de Lyon. Une formation de quelques mois, animée par des libraires et des professionnels du monde du livre, finalisée par un stage que j’ai effectué à la Fnac de Lyon Bellecour. Même si je n’avais survolé que rapidement le métier, j’avais enfin le sentiment d’avoir trouvé ma voie. Quelques mois plus tard, ayant le désir de quitter Lyon, j’ai postulé un peu partout pour finalement atterrir à la Fnac de Marseille, où j’ai travaillé de 2009 à 2016. Ainsi, j’ai découvert le métier de libraire dans ce qu’on appelle les grandes surfaces spécialisées. Et ça a été une très bonne école.
Quels sont les enseignements que vous en avez tiré ?
D’abord en termes de management, parce que quand tu es dans une grande entreprise, tu apprends beaucoup de choses sur la manière dont est géré l’humain. En bien, comme en moins bien d’ailleurs. Et puis j’ai eu la chance de travailler à la Fnac a une époque où l’on avait encore énormément de liberté dans la gestion de notre rayon - des libertés qui se sont réduites d’années en années et qui ont été l’une des principales raisons de mon départ par la suite. J’ai successivement été responsable des rayons Pratique/Loisirs (il fallait bien en passer par là pour commencer), puis Polar/SF et enfin Littérature. La diversité de ces expériences n’a fait qu’enrichir encore un peu plus mes connaissances du métier.
En 2016 donc, l’année de mes 30 ans, ne m’épanouissant plus dans mon poste et redoutant de plus en plus le devenir des libraires à la Fnac, j’ai démissionné. Je tiens cependant à dire une chose : j’entends souvent dire que la Fnac a mauvaise réputation, que ses libraires ne sont pas de “vrais” libraires, mais je peux assurer une chose, c’est qu’il y avait et qu’il y a encore d’excellents libraires qui travaillent dans ses magasins et qui font tout pour partager leur amour du livre et la littérature.
Après une courte parenthèse professionnelle qui m’a mené dans un autre domaine, j’ai fait mon retour dans le monde du livre, en librairie indépendante cette fois-ci, à la librairie des Arcenaulx, dans le centre de Marseille. Si les bases du métier demeurent les mêmes, j’ai alors découvert la gestion d’une librairie dans une structure indépendante et “à taille humaine”. Cette expérience m’a encore une fois beaucoup appris. Puis le tourbillon de la vie et un ras-le-bol de Marseille m’ont guidé vers d’autres aventures, vauclusiennes cette fois-ci. Après avoir démissionné, j’ai posé mes bagages à L’Isle-sur-la-Sorgue où sans même l’espérer, j’ai été embauché, quelques mois à peine après mon arrivée, au Passeur de l’Isle, où je travaille désormais.
Grande et petite ville, grande surface et librairie indépendante : vous avez une expérience variée du métier de libraire. Est-ce le même entre la Fnac et une librairie indépendante ?
Comme je le disais, si les bases du métier demeurent les mêmes, il y a deux principales différences à mes yeux.
La première est le flux client. Dans un magasin comme la Fnac, il y a beaucoup de passage et une certaine “anonymisation” du client. Tu ne crées que très peu de liens. Il y a des habitués, bien sûr, certains qui vont revenir vers toi pour être conseillés. Mais c’est un pourcentage très faible au regard du nombre de clients que tu renseignes dans une journée.
Dans une petite librairie indépendante, le rapport que tu entretiens avec ton client n’est pas le même. Tu vas être présent du début à la fin de son parcours client, comme on dit.
De l’accueil, en passant par le renseignement et/ou conseil, l’encaissement et finalement son départ. Il y a beaucoup plus d’échanges et de liens qui se créent, encore plus dans une petite ville. Et je pense aussi l’on prend beaucoup plus le temps de se consacrer au client car les charges de travail (en manutentions, rangement, etc.) ne sont pas les mêmes en librairie indépendantes qu’en grande surface.
La seconde différence est celle de la gestion de ton stock, de tes commandes, des choix que tu fais. À la Fnac, tu n’as pas la vision de ton “portefeuille”. Je ne dis pas par-là que tu peux commander n’importe quoi, comme bon te semble. Mais tu ressens moins de responsabilités quant à l’équilibre sain dans ta gestion de rayon. À l’inverse d’une petite librairie où tu réfléchis beaucoup plus aux commandes que tu passes, aux nouveautés que tu choisis, à la vigilance sur les retours.
Et avez-vous noté des différences entre le fait d’exercer dans une librairie indépendante de la grande ville telle que Marseille et celle d’une petite ville ?
Entre Marseille et L’Isle-sur-la-Sorgue, il y a une différence notable dans les habitudes de fréquentation. Si à Marseille, la saison touristique dure désormais toute l’année, à l’Isle, elle se concentre essentiellement sur les mois d’été. Ainsi, durant l’hiver, comme actuellement, les clients qui franchissent la porte de la librairie sont pour la plupart des habitués ou des locaux. Et je trouve qu’il y a cette volonté, voire même cet engagement, à soutenir les commerces de proximité. Les habitants sont attachés à leur centre-ville.
Et si pour certains, il serait plus aisé de prendre leur voiture pour aller au Cultura le plus proche, ils font cette démarche de venir chercher ou commander leurs livres au Passeur. Cette notion d’attachement et de fidélité est vraiment plus forte que dans les grandes villes.
Ces dernières années, notamment depuis le Covid, on a l’impression que beaucoup de librairies ont ouvert dans des zones en dehors des grandes villes. Pensez-vous que le Passeur de L’Isle ait pu bénéficier de cet effet ?
Même si j’étais encore à Marseille à cette époque-là, je sais que le Passeur n’a pas échappé à cet enthousiasme généralisé dont ont bénéficié les librairies. Si le Covid a eu un effet positif, cela a été le retour des clients en librairie. Cependant, au vu des chiffres nationaux qui tombent, nous nous rapprochons de plus en plus des chiffres pré-Covid. Entre les coûts qui augmentent (charges, transports, prix des livres) et la concurrence créée par les ouvertures de multiples librairies - qui parfois se font face - un peu partout, je crains que dans les années, voire les mois à venir, il n’y ait beaucoup de dégâts…
Julien Delorme évoquait une enquête selon laquelle la librairie demeurait le 2e commerce le plus intimidant dans lequel entrer, derrière les pharmacies. Qu’en pensez-vous ?
Il est vrai que la librairie est réputée pour être un commerce intimidant. Sans doute du fait de cette image du libraire "sévère", voire "élitiste", qu’il faut aujourd’hui casser. Je pense que si la librairie a cette image intimidante, c’est que le client a peur d’être jugé sur ses demandes et choix de lecture. Et, comme dans tout autre commerce, tout commence par l’accueil, un client doit se sentir à l’aise.
Il faut que la librairie devienne et demeure un lieu de plaisir convivial, un lieu d’échange où l’on peut s’exprimer de manière détendue sans peur d’être jugé.
Il y a une chose que j’ai appris de mon expérience dans la vente, hors librairie, c’est que le client doit avoir le produit dans la main. C’est pour ça que lorsque je réponds à une demande de conseil et propose différents ouvrages, je les mets un à un dans les mains du client, tout poursuivant mon conseil. Il faut désacraliser l’objet livre, encore plus auprès des plus jeunes.
Certains enfants sont impressionnés au cœur même du rayon jeunesse. Et lorsque je leur conseille des romans ou autre, je leur mets en main, en leur expliquant qu’on a le droit de toucher les livres, de les ouvrir, de lire quelques pages. Qu’on a aussi le droit de dire “non, celui-ci ne me plaît pas” et de passer à un autre. Il faut inculquer la notion de plaisir de lecture dès le plus jeune âge, attiser la curiosité.
Il semble y avoir nombre de libraires qui tentent justement de dépoussiérer un peu l’image de la profession et qui affichent cette volonté que tous les lecteurs se sentent à l’aise pour passer la porte d’une librairie, comme le soulignait par exemple Solveig Touzé, libraire à La Nuit des temps à Rennes. Ressentez-vous cette évolution ?
Tout à fait ! Que ce soit dans les librairies même, ou sur les réseaux sociaux, on peut voir ce vent de fraîcheur qui souffle sur l’image du libraire. Déjà, et même si ça peut sembler bête, l’image d’Epinal du “vieux” libraire, habillé de manière stricte, lisant derrière son comptoir et que l’on a l’impression de déranger quand on lui pose une question, disparaît petit à petit. Et c’est tant mieux !
Il y a une toute nouvelle génération de lecteurs, sensibles aux problématiques de leur temps, qu’il faut pouvoir satisfaire, tout en jonglant avec les demandes et habitudes d’une clientèle d’autres générations qu’il ne faut pas délaisser pour autant.
Mais ce que je vois surtout, ce sont le dynamisme et les propositions variées et passionnantes mis en place depuis quelques années par ces libraires qui font bouger les lignes.
Marseille, par exemple, deuxième ville de France, ne connaissait aucune manifestation littéraire digne de ce nom avant la création du festival Oh les beaux jours en 2017.
Ici même, à l’Isle, Maria, la grande cheffe du Passeur, organise le festival Lire sur la Sorgue qui connaîtra sa quatrième édition au mois de mai. C’est un festival qui grandit d’année en année et s’adresse au plus grand nombre de part la richesse de ses propositions à destination des adultes comme des enfants.
Encore une fois, ce sont ce genre d’évènements qui, à mon goût, sortent le livre et la lecture des murs de la librairie pour les rendre accessibles à toutes et tous.
Comment fait-on pour pouvoir bien conseiller n’importe quel lecteur ?
Lorsqu’un client demande conseil, la première chose à savoir, c’est quels sont ses goûts. Si cela concorde avec les tiens, bingo !, tu lui recommandes tous tes derniers coups de cœur et le tour est joué. Mais si ses goûts sont à l’opposé des tiens, alors c’est là que le cerveau du libraire se met en marche ! En tant que libraire, on connaît les auteurs, leur style, le genre de leur roman. Alors même si il y a des auteurs - beaucoup d’auteurs - qu’on ne lit pas, on sait à qui les raccrocher, pour faire la meilleure proposition possible pour répondre à la demande.
Le métier de libraire fait fantasmer bon nombre de lecteurs. Quels sont les aspects les moins glamours du métier ? Ceux au contraire que vous aimez particulièrement ?
Je pourrais répondre la manutention, qui consiste en 90% du métier, mais j’adore la manutention ! J’adore le rangement, l’organisation… Au travail uniquement cependant (rires). Donc c’est peut-être le côté le moins intellectuel du métier, mais j’ai beaucoup d’énergie à dépenser et la manutention est géniale pour moi.
Mais c’est un métier dont j’aime toutes les facettes : le rapport à la clientèle, la gestion, recevoir tous les jours des nouveautés… Une chose que j’affectionne particulièrement, c’est m’occuper du fonds. Le fonds n’est pas quelque chose de figé, c’est quelque chose de vivant pour moi.
C’est parfois voir disparaître à regret des auteurs qui tombent dans l’oubli, mais parfois d’autres rejaillir. C’est faire des tentatives sur des textes peu connus à faire découvrir.
Le fonds c’est aussi ce qui fait l’image d’une librairie pour moi, alors c’est quelque chose à ne pas négliger, bien au contraire.
Actuellement, vous vous occupez du rayon jeunesse…
Alors le rayon jeunesse, tout comme les enfants d’ailleurs, n’ont jamais été ma passion. Si on m’avait dit ça un jour, je n’y aurais pas cru (rires). Mais en effet ! Je m’occupe de ce rayon pour moitié avec une collègue. Donc j’ouvre des livres jeunesse pour la première fois depuis des décennies. Et je découvre qu’il y des albums magnifiques, des textes intelligents. J’ai même des coups de cœur ! C’est vraiment une belle découverte. En revanche, le roman ado, c’est très difficile.
Pourquoi ?
Il y a beaucoup de très bons textes en littérature ado. Des autrices françaises talentueuses, je pourrais citer Marine Carterton, dont le deuxième tome de la trilogie Pallas (publiée aux éditions du Rouergue, ndr), une épopée qui revisite la mythologie grecque du regard des femmes déesses et mortelles. Ou encore Anne-Laure Bondoux avec Nous traverserons des orages (publié chez Gallimard Jeunesse, ndr), une fresque familiale qui traverse le XXème siècle.
Mais si l’on regarde la liste des best-sellers depuis un an ou deux, on y trouve de beaucoup de dark romance ou autres textes saturés d’érotisme, où les femmes soumises tombent éperdument amoureuse de leur bourreau. Je caricature, mais je n’apprécie pas cette image des relations hommes/femmes que donnent ces textes dont les adolescentes s’abreuvent. A côté de ça, on va censurer un texte intelligent à l’Ardeur (collection publiée chez Thierry Magnier, ndr). Mais bon, on ne va pas refaire la polémique…
Ce qui semble paradoxal, puisque l’on est dans une période d’épanouissement du mouvement féministe, notamment chez les jeunes.
Tout à fait. Mais il y a une véritable bascule qui se fait selon les tranches d’âge. Chez les jeunes femmes de 20/30 ans, il y a en effet une vraie demande de textes féministes ou sur les questions de genre, que ce soit en essai (la collection Points féministe, la revue La Déferlante,) les textes de Wendy Delorme - que nous recevons d’ailleurs à la librairie pour son prochain roman - ou encore des autrices comme Violette Leduc, Simone de Beauvoir, Judith Butler.
J’espère simplement que les lectrices de dark romance d’aujourd’hui ne resteront pas figées dans les représentations des relations hommes-femmes basées sur la soumission. J’ai bien tenté à plusieurs reprises de leur conseiller d’autres textes hors de ces schémas, mais il n’y a rien à faire… Enfin je ne m’avoue pas encore vaincu !
En littérature jeunesse, quelles seraient vos recommandations du moment ?
Je n’ai pas encore eu le temps de vraiment me plonger dans les nouveautés de ce début d’années dans les romans jeunesse. Mais j’ai toujours mon chouchou de ces derniers mois : Comment apprendre à manipuler ses parents en une semaine de Titiou Lecoq (publié chez Nathan, ndr) qui s’adresse aux 8-9 ans : c’est génial, intelligent et plein d’humour.
Vient de paraître Madou en cinq actes, le nouveau roman de Guillaume Nail (aux éditions Milan, ndr), dont j’avais adoré Armande Cornix sauve le monde. Un roman hyper divertissant qui offre une vraie réflexion sur la thématique des réfugiés.
Côté album, Chevalier chouette de Christopher Denise (publié chez Kaléidoscope, ndr), grand succès de l’année dernière est toujours dans mes favoris. J’aime beaucoup les albums de Briony May Smith, notamment C’est le printemps, petit ours ! (publié chez Gallimard jeunesse, ndr). Des illustrations tout en douceur qui me rappellent les dessins de mon enfance. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai toujours un faible pour Beatrix Potter (Pierre Lapin) ou la série de La famille souris (de Kazuo Iwamura, à l’École des loisirs, ndr). C’est bucolique, tout mignon… Ça change des One Piece et L’Attaque des titans (rires).
Les mangas, c’est en effet un autre débat !
C’est encore un autre univers ! Et encore une fois, il y a des titres pas mal du tout et pour tout âge. Je me suis récemment plongé dans ce monde assez flou pour moi, je dois avouer, et j’ai fait encore une fois de belles découvertes.
La seule difficulté est de faire accepter à un jeune de 7/8 ans que concrètement, One Piece, avec ses combats toutes les deux pages, ce n’est pas fait pour lui. Bon ok, j’ai lu Dragon Ball Z au même âge et je m’en suis a priori pas trop mal sorti dans la vie, mais ça, je ne peux pas le dire. Alors tu arrives toujours à t’en sortir en faisant un virage vers Pokémon, qui sera plus adapté et leur plaît aussi en général.
Souvent, les parents sont désespérés que leurs enfants ne lisent que des mangas. Encore une fois, je vois le côté positif des choses : au moins, ils ont mis un pied dans la lecture et le temps qu’ils passent dans les pages, c’est du temps en moins sur les écrans. Ensuite, c’est à nous - parents et libraires - de trouver des passerelles pour leur proposer une alternative aux mangas. Par exemple, je propose souvent La Cabane à étages (d’Andy Griffiths, chez Bayard, ndr) ou Le journal d’un dégonflé de Jeff Kiney (au Seuil Jeunesse), qui sont un mélange d’illustrations et de textes. C’est un bon compromis que les enfants acceptent de tenter et très souvent, ça marche !
Du côté du rayon adultes, qu’est-ce qui se vend bien ? Qu’est-ce que les gens recherchent principalement ?
La rentrée littéraire d’hiver bat son plein. La polémique sur Le printemps des poètes n’a en rien entaché les ventes du dernier Sylvain Tesson. Il y a la grande surprise La Louisiane de Julia Malye chez Stock qui a bénéficié d’un très bon bouche à oreille. Et l’ultime Bobin, Le Murmure (publié chez Gallimard), commence fort.
Cependant, les clients sont toujours en demande des prix littéraires de l’automne. Le Goncourt continue son petit chemin, tout comme Ce que je sais de toi, d’Eric Chacour (chez Philippe Rey, ndr), Prix Fémina des lycéens, qui continue à ravir les lecteurs. C’est l’un de mes coups de cœur de la fin d’année, et si vous ne l’avez pas encore lu, foncez ! Un magnifique premier roman !
D’ailleurs, puis que l’on parle du Femina des lycéens, je trouve formidable que ce prix, tout comme le Goncourt des lycéens, décernés par de jeunes lecteurs, soient devenus une valeur repère de plus en plus attendue par les clients. C’est aussi une manière de dépoussiérer le monde du livre : donner la voix aux jeunes pour qu’ils choisissent des textes ancrés dans notre temps.
En tant que lecteur, qu’attendez-vous d’un texte littéraire ?
Ce n’est pas évident… Posée 5 ans ou 10 ans en arrière, j’aurais donné des réponses différentes, je pense. Plus on lit, plus on devient exigeant. D’un texte, j’attends deux choses principalement.
La première, c’est l’écriture, le style. Je ne recherche pas des écritures hyper denses, au contraire.
J’aime le style qui ne s’encombre pas du superflu, qui va au but et pourtant transmet l’idée, l’émotion de manière nette.
Je pense à Joan Didion par exemple, l’une des plus grandes écrivaines américaines à mon goût.
J’attends aussi un voyage. Dans un époque, dans un lieu. Je veux être dans la peau d’un autre, ressentir son vécu, ses idéaux…
Et si le texte me laisse une marque indélébile, alors je ne peux espérer mieux. C’est formidable, ces livres dont on garde encore un souvenir net, une émotion, des années après les avoir lus.
Dans les derniers textes que vous avez lus, lesquels avez-vous préférés ?
Côté français, j’ai eu un gros coup de cœur pour Le Ciel en sa fureur d’Adeline Fleury (publié aux éditions de l’Observatoire, ndr). À travers, le portrait de deux femmes, c’est l’histoire d’un village du nord de la France où la “modernité” citadine s’oppose aux traditions rurales. C’est peuplé de légendes, de folklore, c’est noir et envoûtant.
Le polar de ce début d’année est sans hésitation Le Sang des innocents de Cosby (chez Sonatine, ndr). Une petite ville du sud des Etats-Unis, gangrenée par le racisme, une fusillade dans un lycée, un professeur qu’on voudrait ériger en martyr jusqu’à ce que de sombres secrets soient révélés… et des cadavres, beaucoup de cadavres… Tout y est. Pour son troisième roman, Cosby réalise un sans faute.
Et tout dernièrement, je suis conquis par Là où la terre ne vaut rien de Ted Conover (aux éditions du Sous-Sol, ndr). Une immersion dans les plaines du Colorado, dans l’Amérique des laissés-pour-compte. Une histoire de misère, de solidarité, de survie. Ce livre contient tout ce que l’homme peut faire de meilleur comme de pire.
Est-ce qu’il y a des titres que vous aimez particulièrement offrir ?
Beaucoup ! Mais parmi les livres que j’ai le plus offerts, il y a L’Année de la pensée magique de Joan Didion (publié chez Grasset, ndr): c’est LE livre que je garderais, si je devais répondre à la traditionnelle question du livre qu’on emporterait sur une île déserte.
Puis il y a Joyce Maynard avec Où vivaient les gens heureux (aux éditions Philippe Rey). Parce que c’est aussi une de mes autrices favorites, et c’est un très beau texte qu’elle a écrit, qui touche beaucoup de monde en fait.
J’ai lu énormément d’auteurs hommes les premières années et je me rends compte que les textes qui me parlent le plus aujourd’hui sont écrits par des femmes. Il y a Joan Didion et Joyce Maynard donc. Mais il y a aussi une autrice dont j’apprécie les textes, c’est Lidia Yuknavitch. Notamment La Mécanique des fluides (aux éditions Denoël, ndr): un récit autobiographique fabuleux.
Avec les années, je me rends compte que j’adore lire des récits qui tournent quand même autour de la vie des auteurs, beaucoup de ceux qui me touchent le plus ont un aspect autobiographique. Je crois que ça touche au fait que ce sont les récits qui me semblent être quelque part les plus sincères.